Par lexpress.fr du 18/11/2009
Jamais on n'a tant parlé du bonheur, signe d'une époque où chacun croit pouvoir choisir sa vie. Mais sa recette ne se trouve pas forcément dans les best-sellers dont raffolent les Français. Entre appétits consuméristes et quête de l'essentiel, ils tracent leur route. Nouvelles pistes.
C'est loin, la Papouasie. On y vit, on y meurt, on y est heureux, aussi. Monique Jeudy-Ballini voulait savoir quelle idée les Sulka, une tribu locale, se faisaient de la félicité. Alors que cette ethnologue bûchait sur le terrain, un séisme, redoublé d'un orage violent, secoua la région. La chercheuse en fut toute retournée. Pas les villageois, qui rirent de bon coeur en voyant sa mine décomposée, sans donner plus d'explications. Car "si aucun interdit ou règle de bienséance ne dissuade un Sulka de donner libre cours à ses émotions, il est en revanche malvenu de lui demander ce qui les a suscitées", décode Monique Jeudy-Ballini dans le livre collectif Ethnologie des gens heureux (éditions de la Maison des sciences de l'homme). On l'aura compris: la chercheuse est rentrée chez elle sans avoir trouvé de réponse à sa question.
Le bonheur fait un malheur! Dans les films, les livres, les doctes travaux des économistes, il n'est plus question que de lui; lubie joyeuse d'une époque qui l'est beaucoup moins. Le 10 novembre, Nicolas Sarkozy salue la contribution de Dany Boon au "bonheur national brut" au moment d'épingler sur le veston du réalisateur de Bienvenue chez les Ch'tis l'insigne de chevalier de la Légion d'honneur. Deux mois auparavant, le Prix Nobel Joseph Stiglitz livre au même Nicolas Sarkozy un rapport prônant l'introduction de critères de bonheur -le salaire, l'accès aux soins, la scolarité des enfants...- dans le calcul de la richesse nationale. Dans les librairies, c'est tout bonnement l'extase: le Britannique Mark Kingwell nous invite A la poursuite du bonheur (Bayard) ; Matthieu Ricard lance un Plaidoyer pour le bonheur (Nil Editions). Nous baignons en pleine Euphorie perpétuelle (Seuil), ironise le philosophe Pascal Bruckner.
"Etre heureux" est devenu le mantra du siècle, l'impératif catégorique d'une époque libérée des camisoles religieuse et bourgeoise. Voyez ces Français que l'on disait râleurs, maussades, enclins à noircir le tableau: en novembre 2008, quand la débâcle financière écrasait encore sous sa semelle les quidams laborieux, ils étaient 75 % à déclarer mener la vie de leurs rêves (sondage CSA pour Le Parisien). Depuis plus de vingt ans, une équipe de sociologues sonde Les Valeurs des Français (Armand Colin). Leur constat? Nos compatriotes sont de plus en plus satisfaits de leur sort. En 1981, seulement 19% d'entre eux se disaient "très heureux". Au printemps 2008, ils étaient 34%.
Etrange? Pas tant que cela. "Nous sommes optimistes pour nous-mêmes et pessimistes pour l'ensemble de la société, analyse Pierre Bréchon, codirecteur de l'enquête. Les Français ont moins de moyens qu'avant, mais ils se sont aménagés leur petit monde et ont le sentiment d'avoir une vie riche, avec leur réseau de proches." David Louis, par exemple. Ce garçon de 27 ans avec femme et bébé aurait bien "du mal à s'imaginer plus heureux" qu'il ne l'est déjà, assure-t-il. Il vient de monter sa société d'infographie dans les Vosges. Il a repris une association sportive dans sa ville. Bref, il a, dit-il, une vie bien "occupée".
Etre heureux, c'est savoir que s'ouvre l'espace de tous les possibles
Qu'est-ce qui nous rend heureux? Abyssale question philosophique, dont la réponse est toujours un peu le reflet de l'époque à laquelle on la pose. Pour les Anciens, la clé résidait dans une vie bonne et vertueuse, à l'unisson du cosmos. Le christianisme fit de la béatitude un mets de choix à déguster ad patrem. La Révolution ramena le paradis sur terre, associant la félicité individuelle à l'idéal politique de liberté et d'égalité. Pour les libertins du xviiie siècle, elle devint synonyme de délices et d'ivresse. Les esprits forts du xixe siècle la brandirent comme un droit à arracher aux griffes des Eglises, des partis et des institutions... Puis vint la Seconde Guerre mondiale.
"La question du bonheur telle que nous la concevons aujourd'hui, d'un point de vue personnel, est apparue dans les années 1950, rappelle Pascal Bruckner, qui vient de publier Le Paradoxe amoureux (Seuil). Elle est liée aux progrès de l'individualisme et à la mutation du capitalisme, qui a fait de nos pulsions, et non plus du travail, le moteur de la croissance." Passons sur l'hédonisme sauvage des années hippies et sur son fameux "Jouir sans entraves". A l'orée du troisième millénaire, nous voici rendus au "devoir de béatitude": chacun est tenu d'être heureux, puisque nous avons désormais le choix. Le choix de tracer notre chemin, de quitter un conjoint qu'on n'aime plus pour reformer une famille ailleurs, de plaquer un boulot éreintant pour aller vivre aux champs. Enivrante richesse qui pèse toutefois comme un vêtement trop lourd si l'aventure échoue. Etre heureux aujourd'hui, c'est savoir que s'ouvre devant nous l'espace de tous les possibles, comme dirait Michel Houellebecq, oracle de la postmodernité. Saïda l'a compris ce jour d'hiver où elle s'est endormie au volant. Une seconde de plus, et elle y laissait sa peau. La jeune femme s'est dit qu'il fallait qu'elle "arrête de courir". Elle ne travaille plus. Elève son fils de dix mois. Et ne s'en laisse plus conter, ni par sa mère, ni par personne. "Tout le monde me demande : est-ce que ton bébé fait ses nuits ? Non, c'est la foire, et alors? Je suis contente, il a son caractère!" En fille des années 2010, elle a décidé: "Je vis comme je veux, à la campagne, selon un modèle qui me correspond."
Touver une autre forme de richesse
Dans l'enquête sur les valeurs des Français, le sentiment de maîtriser sa vie arrive en deuxième position dans les conditions du bonheur, juste après la santé. Et tant pis si cette exquise liberté tient, pour partie, du jeu de dupes. "Nous sommes dans le volontarisme absolu, sur le mode du "si tu veux, tu peux", selon le modèle américain, tempête la philosophe Michela Marzano, auteure de La Condition humaine (PUF). Mais rien n'est plus faux: on ne choisit pas sa famille, son patrimoine génétique... Nous ne pouvons pas surmonter tous nos obstacles intérieurs. Il existe des failles en chacun de nous, c'est le propre de notre condition." L'erreur actuelle, selon la philosophe, consistant à déplacer "la question du bonheur du pourquoi au comment, en parlant des outils, et non plus du sens". Mais on n'arrête pas aussi facilement un bolide lancé à plein régime. Dans la course à l'épanouissement, il faut vivre, rester beau et bien portant aussi longtemps que possible, ce qui implique de s'auto-réparer sans cesse, à coups de bistouri et d'adjuvants chimiques, chacun étant à lui-même "sa petite entreprise", selon le mot de Pascal Bruckner. Il faut courir le monde pendant ses RTT et goûter à tous les délices, ce qui requiert un salaire à la hauteur. Il faut briller au travail, ce qui exige de décrocher un poste trois étoiles et de tenir le rythme. Il faut posséder pour exister, au risque de mêler dans son élan l'être et l'avoir. Dangereuse équation. Sylvie, 48 ans, mère de famille au train de vie confortable, assume. Elle a même établi une liste de toutes les activités qu'elle compte faire avant de quitter cette terre. "Apprécier les belles voitures, les escapades dans les palaces, pour moi, c'est un peu "tutoyer les anges"", explique cette hédoniste du sud de la France. L'existence est courte, il faut la vivre intensément."
Livres: succès à revendre
Du désormais incontournable L'homme qui voulait être heureux, de Laurent Gounelle (Anne Carrière), au Cahier d'exercices pour être heureux (ESF), en passant par les recettes de La Cuisine porte-bonheur (First)... Quelque 200 ouvrages sont parus cette année sur le thème de la félicité : Et nous qui pensions qu'il suffisait de regarder Chantons sous la pluie pour atteindre la plénitude... "On trouve du bon et du mauvais. Tout le monde ne s'appelle pas Matthieu Ricard, David Servan-Schreiber ou Jacques Salomé", reconnaît Jean-Claude Dubost, PDG d'Univers Poche. Très populaire dans les pays anglo-saxons, où, cinquante-quatre ans après sa mort, Dale Carnegie hante encore les listes de best-sellers, la psychologie positive s'impose peu à peu au pays de la Raison. Le succès de Guérir est passé par là, tout comme la crise : entre janvier et septembre, les ventes dans ce secteur ont ainsi augmenté de 4,7%. De quoi énerver Robert Ebguy, auteur d'un virulent Je hais le développement personnel! (Eyrolles): "Le coaching, sous des dehors humanistes, fait son beurre sur la misère existentielle!" s'insurge le sociologue. Par bonheur, les âmes plus sombres peuvent se tourner vers la fiction... à condition de bien choisir: A quand les bonnes nouvelles?, de Kate Atkinson, Le Club des incorrigibles optimistes, de Jean-Michel Guenassia, ou encore Pourquoi le ciel est bleu, de Christian Signol, ont tous fait l'objet d'une parution en 2009...
Une autre voie se dessine, pourtant. Un sentier aux dires de ses adeptes beaucoup plus lumineux, tracé par la crise et la conscience des enjeux écologiques. Ceux qui l'empruntent sont du genre à garder leur vieille télé qui marche encore plutôt que de se jeter sur le dernier écran plat. Ils chérissent les petits bonheurs -un café en terrasse, un bon bain chaud. Ils passent au troc, à la récup, au "faire soi-même" et aux cours de cuisine- de plus en plus tendance. Ils prêchent la lenteur, s'aménagent des pauses dans le tourbillon de la vie moderne pour accueillir l'imprévu et les émerveillements qui vont avec. Ils disent "naturel, authenticité, retour à l'essentiel", là où d'autres trompettent "Rolex" et carpe diem consumériste. "J'ai tenté de chasser de ma vie tout ce qui pouvait être mangeur de temps, explique Baronette, une internaute bibliothécaire de 35 ans. J'ai choisi de ne pas avoir de téléphone portable, j'ai perdu le réflexe d'allumer la télévision sans raison et je fais le vide dans ma maison pour passer moins de temps à ranger. L'abondance ne laisse pas de place au bonheur, affirme-t-elle. Si vous achetez des pommes en toutes saisons parce que votre supermarché en propose, vous passerez à côté du plaisir que l'on éprouve en croquant la première pomme de l'année." Simplissime, mais exigeant. "Si chacun ne consommait que ce dont il a vraiment besoin, s'il ne cherchait pas ailleurs ce qu'il a chez lui, il serait plus autonome et plus heureux, renchérit l'essayiste Dominique Loreau, auteure heureuse de L'Art de la simplicité (Robert Laffont) et de L'Art de l'essentiel (Flammarion). Cela suppose d'avoir d'autres formes de richesse intérieure, qui ne s'achètent pas avec une carte de crédit." Epicure, qui distinguait les délices superflus des plaisirs nécessaires -les seuls à ne pas nous laisser pantelants de frustration, répétait le philosophe- n'aurait pas dit mieux. Serait-ce la grande revanche de la sagesse à l'ancienne? Les penseurs de l'Antiquité, adeptes de la "juste mesure" -la "mediocritas"- ne désavoueraient pas les militants de la simplicité volontaire. S'ils forment une avant-garde encore minoritaire, ces pénitents hédonistes font des émules. D'après un sondage Ifop de février 2009, 68 % des Français trouvent les produits qu'on leur propose "trop sophistiqués". La voiture connaît un désamour cuisant, trop coûteuse, polluante, source d'embouteillages. Les supermarchés mastodontes laissent la place aux supérettes de quartier. "On note un "désenchantement individuel", estime Philippe Moati, directeur de recherche au Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie (Crédoc). Les gens découvrent que l'augmentation de la consommation n'entraîne pas un accroissement du bien-être. Ils se posent plus souvent la question: "Ai-je vraiment besoin de ce produit?" J'ignore si cette "consommation maigre" se maintiendra, mais, lorsqu'on a compris que l'on peut consommer autrement, on ne revient pas forcément en arrière." D'après une enquête publiée en juillet dernier sur le site Influencia, de fait, la moitié des Français pensent que leur façon d'acheter ne sera plus jamais la même qu'avant la crise.
Se reconnecter avec soi-même
Il y a trente-cinq ans, le Parisien Patrick Baronnet plaquait tout pour créer "l'éco-centre", une maison pilote en Loire-Atlantique, entièrement construite avec des matériaux naturels. "Ici, dit ce pionnier écolo, on vit autrement, on n'est pas dans le plaisir permanent, mais dans la joie, donc dans la satisfaction profonde." Depuis 1997, 60 000 personnes sont venues voir sa chaumière-ovni. Des anonymes, des hauts fonctionnaires, des ministres. "Avec la crise, les visiteurs sont de plus en plus nombreux, constate Patrick Baronnet. Ils arrivent en posant des questions techniques, comme le diamètre du tube de cuivre dans le chauffe-eau solaire, et ils repartent avec des questions existentielles." De retour dans leur enfer pollué, ces égarés pourront toujours lire L'homme qui voulait être heureux (Anne Carrière, 100 000 exemplaires vendus). L'auteur, Laurent Gounelle, est ce qui se fait de mieux, cette année, en matière de coach littéraire. "Nos complexes sont des créations de l'esprit, assure cet ancien financier. Comprendre cela ouvre de nombreuses possibilités.". Version pour grands de Kirikou l'Africain et de son sage à barbichette, le roman dépeint joliment le parcours spirituel d'un enseignant guidé vers la zénitude par son maître balinais. Se reconnecter avec soi-même, être en accord avec ses valeurs: la leçon, très bouddhiste, est dans la note de l'époque. Encore faut-il savoir qui l'on est et ce que l'on veut. Et ça, aucun livre ne vous le dira.
Le bonheur selon le philosophe Alain
Selon le philosophe Alain, apprécier pleinement le bonheur est une question d'action et de savoir vivre.
C'est un best-seller. Un ouvrage qui a fait le tour du monde et qui, plus de 80 ans après sa parution, demeure une référence. Avec ses Propos sur le bonheur, Alain (de son vrai nom Emile Chartier) a signé en 1925 un recueil aux allures de méthode de coaching.
Simple, pragmatique, et rehaussé, analyse le chercheur Thierry Leterre[1], d'une pointe de "cynisme amusé" qui concourt à son charme. Au coeur de la pensée du philosophe, il y a l'idée que vivre, c'est déjà être heureux. "Comme la fraise a goût de fraise, ainsi la vie a goût de bonheur", écrivait-il joliment. Mais pour pouvoir l'apprécier pleinement, il faut une certaine dose de "savoir-vivre", explique Thierry Leterre: "Pour Alain, le bonheur ne dépend pas de ce que l'on a mais de ce que l'on fait, de notre capacité à agir. Le bonheur est une façon de faire." Jardiner, cuisiner, écrire, peindre, jouer au football : peu importe l'activité tant qu'on est en harmonie avec soi-même. "Tout bonheur est poésie essentiellement, et poésie veut dire action ; l'on n'aime guère un bonheur qui vous tombe ; on veut l'avoir fait. L'enfant se moque de nos jardins, et il se fait un beau jardin, avec des tas de sable et des brins de paille. Imaginez-vous un collectionneur qui n'aurait pas fait sa collection?", ajoute Alain qui, en ce sens, apparaît comme un précurseur involontaire et paradoxal – il détestait cette discipline – de la psychologie positive .
Et lui, était-il heureux ? "Il a toujours essayé de l'être, pointe Thierry Leterre. Avant la première guerre mondiale, c'était un homme jeune, grand séducteur. Quand il rentre du front, il est choqué, il a les cheveux blancs, le pied broyé. Mais il ne renonce pas pour autant au bonheur. D'ailleurs, il se marie en 1945 et sera très heureux jusqu'à sa mort, en 1951." Fidèle à ses préceptes. Car, disait-il, "il est bien vrai que nous devons penser au bonheur d'autrui ; mais on ne dit pas assez que ce que nous pouvons faire de mieux pour ceux qui nous aiment, c'est encore d'être heureux."
[1] Auteur de la biographie Alain, le premier intellectuel (Stock) et doyen du centre européen de la Miami University
Votre sourire, s'il vous plaît!
Militer pour le bonheur est devenu la nouvelle cause à la mode. Partout dans le monde, d'illustres inconnus se battent pour donner le sourire à leurs concitoyens.
Catwoman, Wonderwoman... Aux Etats-Unis et en Europe (ici, à Milan),
des justiciers masqués sillonnent les rues pour éradiquer pauvreté, violence, et sabots bloquant les voitures...
Depuis l'hiver dernier, armé d'un mégaphone, un contrôleur original sollicite chaque matin le sourire de centaines de passagers du métro et du RER parisien. Certains versent leur obole en soulevant une paupière, d'autres continuent de roupiller en rêvant de poinçonner le bec de ce trop gai compagnon de voyage. Emmanuel Arno, la quarantaine, une barbe à la d'Artagnan et une casquette de Gavroche, harangue les voyageurs: "Je ne veux pas entendre: "Désolé, je n'ai rien!" Quand on a le sourire, on a déjà tout !" Plus showman que mendigot, cet ancien journaliste au chômage récolte une quarantaine d'euros par jour. Il a créé son blog. "Je suis un ardent optimiste, dit-il. Je n'avais pas envie de jouer sur le misérabilisme pour attendrir les gens."
Ce joyeux drille du métro n'est pas le seul à pratiquer le "happening" hédoniste. Ici, un collectif milite activement pour l'organisation d'une "Journée officielle du bonheur" (près de 7 000 signataires à ce jour); là, un "Institut bonheur" organise des soirées ouvertes aux seuls boute-en-train, dans lesquelles chaque sourire coincé se voit puni d'un gage. La devise de la maison ? "Vivre la réalité en décalé, pour éviter que le pessimisme ambiant ne nous submerge."
C'est bien l'intention des real-life superheroes. Inspirés d'une émission de télé-réalité américaine créée en 2006, ces citoyens masqués et déguisés patrouillent leurs villes afin d'éradiquer pauvreté, violence et autres méchants fléaux de la surface de la terre, ou du moins de ses trottoirs. Les abdominaux sont en option -facultative, à voir les photos de nos Superman en Lycra- mais le costume obligatoire. Officialisé par le sérieux World Superhero Registry, le mouvement s'étend hors des frontières des Etats-Unis à la vitesse d'une batmobile: après Captain Ozone, Terrifica ou Zetaman, Entomo brave la Mafia à Naples, tandis qu'Angle Grinder Man se charge, à Londres, de délivrer les voitures promises à la fourrière, grâce à ses superpinces...
Le cocktail du bonheur
Existe-t-il un cocktail miracle pour être heureux?
La famille, le couple, le travail, l'argent... de nombreux éléments pèsent dans la balance du bonheur.
La santé
"Les neuf dixièmes de notre bonheur reposent sur la santé. Avec elle, tout devient source de plaisir", écrivait Schopenhauer. Condition sine qua none du bien-être, richesse sans laquelle il est difficile d'apprécier tout le reste, la santé s'affiche comme une valeur phare pour les Français: aux yeux d'un tiers d'entre eux, avoir "une meilleure santé" serait ainsi la garantie d'être plus heureux (sondage CSA/Le Parisien/Aujourd'hui en France de novembre 2008). Bonne nouvelle : la proportion de sondés à s'estimer biens portants est en augmentation (27% en 2008 contre 21% en 1981) tandis que le pourcentage de ceux qui se jugent mal en point stagne autour de 10%.
Le couple
Peut-on être heureux tout seul? Apparemment, non. L'isolement affectif est en effet un facteur de risque dans les épisodes dépressifs. Une enquête de la Drees (Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques) a montré que les personnes les moins exposées à la dépression sont celles qui vivent en couple et, a fortiori, celles qui sont mariées. Qui plus est, le risque se révèle entre 1,5 et 2,4 fois plus élevé pour un célibataire que pour une personne mariée. Un argument de plus en faveur des sites de rencontres?
La famille
Associée aux notions d'amour, de solidarité, de soutien et de sécurité, la famille est une valeur qui fait l'unanimité. Un sondage TNS Sofres de juin 2008 a prouvé que 43% des Français, elle est également synonyme de bonheur. Cette définition varie toutefois fortement selon l'âge de l'interviewé (34% des 15-24 ans et 48% des 35-49 ans) ainsi qu'en fonction de la région. Les Franciliens et les Picards sont bien en-dessous de la moyenne tandis que les Bas-Normands culminent à 53%. Dans le sud-ouest, la taille traditionnellement réduite des familles offre une piste d'explication. Quant aux véritables fanas de leur famille, ils sont à chercher du côté de la Franche-Comté.
Les amis
Chouchoutez votre entourage, il vous le rendra bien. Car la joie de vivre est contagieuse. Une étude américaine portant sur plus de 5000 personnes a montré que, lorsqu'un quelqu'un devient heureux, l'un de ses amis vivant à proximité a 25% de chance de l'être à son tour ; pour l'un de ses frères ou soeurs, la probabilité atteint 14% et pour le conjoint, 8%. La palme de "l'effet bonheur" revient au voisin de palier, puisque celui-ci a 34% de chance de connaître la béatitude. On parie que vous ne regarderez plus jamais vos voisins de la même façon.
Le travail
On ne sait pas si le travail, c'est réellement la santé, mais en tout cas, il contribue grandement à la félicité. Source d'épanouissement personnel et de sécurité, l'emploi est également vécu comme un plaisir pour 27% des Français (baromètre Accor Services-Ipsos de 2005). Au total, 40% des travailleurs hexagonaux se déclarent "souvent" heureux au travail. D'après une enquête d'août 2009 du site Monster France, seuls trois salariés interrogés sur dix quitteraient leur emploi pour partir en "vacances à durée indéterminée" s'ils gagnaient au Loto. C'est dire.
L'argent
Le célèbre proverbe a du plomb dans l'aile, surtout en France: selon une enquête européenne (Ifop, juin 2008), six Français sur dix déclarent manquer d'argent "pour être tout à fait heureux". Très loin devant l'amour, du temps libre, du travail et des amis. Pour booster son capital bonheur, mieux vaut toutefois consacrer cet argent aux autres. Des chercheurs américains ont interrogé des employés d'une entreprise de Boston, les questionnant sur leur niveau de bonheur un mois avant et quelques semaines après que chacun a reçu une prime d'intéressement. Verdict: ceux qui ont été généreux se sont avérés les plus heureux
Visite au maître de l'optimisme
Ses travaux font référence. Mais, dans son université californienne, Mihaly Csikszentmihalyi, père de la psychologie positive, ne joue pas les gourous. Rencontre -rare- avec l'un des plus réputés chercheurs du bonheur.
A une heure de Los Angeles, un soleil délicieux caresse la petite maison du bonheur, l'un des banals pavillons bleus de la Claremont Graduate University. Derrière la porte du Centre de recherche sur la qualité de la vie, une secrétaire surmenée vous accueille prestement, assise sous un panneau qui proclame: "Nous ne rions pas parce que nous sommes heureux, mais nous sommes heureux parce que nous rions."
Flickr/dotbenjamin
Mihaly Csikszentmihalyi a donné naissance à la psychologie positive, une discipline pour être heureux.
Ici, dans le temple discret, besogneux et planétaire de la psychologie positive, le bonheur est une affaire sérieuse qui requiert un peu de bonne volonté: trente ans de recherches du cofondateur de la discipline, dont le nom n'a rien d'une sinécure, Mihaly Csikszentmihalyi. "Mike", pour ses pragmatiques collègues, a publié depuis 1975 près de 150 articles fondamentaux et une dizaine de best-sellers mondiaux, tous consacrés à ce sujet réjouissant : qu'est-ce qui rend les hommes heureux, épanouis et créatifs?
"Mieux que le mot bonheur, j'aurais dû écrire "contentement" ou "satisfaction" dans mes livres, car les gens croient pouvoir ensoleiller leur vie dès la fin du deuxième chapitre", confie ce scientifique révéré de 75 ans, en se voûtant un peu plus au-dessus des vallons de papiers de son bureau. Sous la broussaille des sourcils, on lit la crainte que le succès ne l'assimile, lui, sa barbe blanche et son large visage à la Hemingway, à un nouveau gourou du New Age, ou pis, aux bonimenteurs des manuels de self-help (développement personnel).
Le ponte y verrait un affront à son rêve américain. Né à Fiume, en Italie, d'un père consul de Hongrie devenu restaurateur à Rome puis bibliothécaire à Anvers après guerre, Mihaly est arrivé en 1956 à Chicago avec 1,25 dollar en poche, dans le seul espoir d'assouvir sa passion pour les études de psychologie. Un détail: ce prodige, qui maîtrise quatre langues, avait arrêté l'école à 14 ans, lassé du pesant latin grec des écoles italiennes. Aujourd'hui, il peut lire Tite-Live dans le texte, en son ranch tout proche visité par les coyotes des monts San Gabriel.
Un contentement simple
Cette victoire-là lui importerait plus que les succès de librairie de son premier livre grand public : Vivre. La psychologie du bonheur, vendu à 300 000 exemplaires dans les trois mois suivant sa sortie aux Etats-Unis, en 1990. L'ouvrage (48 000 exemplaires chez Robert Laffont) offrait moins de recettes qu'il ne tentait, à l'aide de centaines de témoignages, de répondre à une question : quelles sont les clefs du bien-être?
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Le livre de Mihaly Csikszentmihalyi insiste sur le flow,
cette concentration euphorique qui a joué le rôle d'aiguillon du progrès.
Le confort matériel, l'accumulation des plaisirs ? Pas vraiment. Le contentement dont parle Csikszentmihalyi est aussi simple qu'universel : "C'est ce que ressentent le marin lorsque son visage est fouetté par les embruns, les parents lorsqu'ils reçoivent le premier sourire d'un bébé, le déporté des camps quand il trouve une croûte de pain." Mais l'individu - et c'est là tout son propos - peut aussi créer lui-même son propre contentement lorsqu'il s'investit totalement dans une tâche. Quand, plutôt que de se focaliser sur l'objectif ultime de son activité, il savoure naturellement, à son rythme et à sa mesure, chaque infime étape du processus.
A l'instar de Mihaly, alpiniste et joueur d'échecs chevronné, l'enfant devant son jeu, l'artiste ou le travailleur sur l'établi, le chirurgien en son bloc ont tous, un jour, vécu cet instant de grâce où "cela va tout seul". Les gestes, les raisonnements s'enchaînent en harmonie, les avanies quotidiennes refluent aux confins de la conscience, et le temps disparaît comme par magie.
C'est le flow, le flux, la fluidité, une concentration euphorique qui n'apparaît que sous certaines conditions : la tâche doit être réalisable mais pas trop facile, sous peine de générer l'ennui ; elle doit présenter un défi stimulant, sans trop dépasser les capacités de son auteur, ce qui provoquerait l'anxiété. Cette "expérience optimale" appartient, pour Csikszentmihalyi, aux archétypes humains. Le plaisir de manger contribue à notre survie, celui de la sexualité à notre reproduction ; le flow a joué, au temps des cavernes, le rôle d'aiguillon du progrès.
"Nos ancêtres partaient à la chasse de leur propre initiative, aucun patron ne les y obligeait, rappelle-t-il. De même, ils ignoraient la différence entre activité personnelle et professionnelle. Mais la société nous assigne aujourd'hui des rôles très définis, souvent inadaptés à nos goûts et à nos talents intrinsèques." Voila pourquoi le Centre de recherche sur la qualité de la vie appartient à l'école de management de l'université de Claremont, et pourquoi le septuagénaire humaniste bourlingue toujours d'un symposium à San Francisco à une mission auprès du maire de Séoul.
Décidément ce bonheur reste un mystère
L'universitaire consultant invoque autant les stoïciens, Bourdieu, Carl Jung, Hannah Arendt et Teilhard de Chardin que les caprices de son copain Alan Kay, l'inventeur de la souris d'ordinateur, qui a rejoint Apple parce que la petite firme acceptait de doter son bureau d'une douche, l'endroit le plus propice à ses coups de génie.
Sa psychologie positive s'attache moins à soigner les traumatismes qu'à développer les potentiels dans l'optimisme, sans occulter la douleur.
"J'ai voulu apprendre la psychologie pour rendre un ordre et un sens au chaos mental qui avait saisi les adultes pendant la guerre", rappelle ce Boris Cyrulnik à l'américaine. Le frère de Mihaly est mort adolescent, abattu par les Soviétiques en Hongrie. L'aîné a passé huit ans dans les mines de sel de Staline. A 10 ans, en 1944, Mihaly lui-même a été enfermé pendant sept mois avec son père, diplomate d'un pays ennemi, dans une prison de Rome remplie de dignitaires nazis déboussolés.
A 16 ans, il assiste à une conférence de Carl Jung
Trop paumé pour ouvrir un livre, l'enfant pensif a entrepris de battre tous ses codétenus adultes aux échecs et à la pétanque italienne. Son "flot" a repris son cours, lorsque, à l'âge de 16 ans, entre divers petits boulots - serveur, agent de voyage, assistant d'un correspondant du Monde, et même employé du Vatican - Mihaly s'est offert des vacances de ski à Zurich, où, faute de neige, il a assisté à une conférence sur... les soucoupes volantes, ou plutôt sur les hallucinations collectives qui saisissaient les Européens déphasés de l'après-guerre. L'orateur se nommait Carl Jung, père de la psychologie analytique. Une vocation se confirmait.
A 22 ans, il payait ses études à la prestigieuse université de Chicago, en travaillant de nuit comme comptable d'un hôtel. "Même dans ces conditions, je dois beaucoup à l'Amérique pour m'avoir ouvert des portes que l'Europe m'aurait à l'époque interdites", reconnaît-il. A la fac de Chicago, Mihaly a rencontré sa femme, Isabella, littéraire et immigrante polonaise, un temps internée à Dachau. Tous deux ont élevé deux enfants, Mark, 40 ans, prof à Harvard et l'un des meilleurs sinologues américains, et Christopher, 45 ans, chercheur renommé en intelligence artificielle au prestigieux MIT. Les deux fils, modèles de réussite, leur ont un jour confié leur plus grand regret : ne pas avoir connu, comme leurs parents, les défis formateurs de la guerre. "Je... J'en suis toujours sidéré, balbutie Mihaly. Moi qui ne pensais qu'à les protéger de tout cela. Décidément, ce bonheur reste un mystère."
Des gènes là où il y a du plaisir
D'après des chercheurs américains, le sentiment de bonheur serait lié au capital génétique.
Le sentiment de bien-être serait lié au capital génétique.
Le pessimisme est d'humeur, l'optimisme est de volonté", disait Alain. Le philosophe avait vu juste. Au début des années 1990, David Lykken, psychologue et généticien de l'université du Minnesota (Etats-Unis), s'est intéressé au devenir de faux jumeaux et de vrais jumeaux séparés à la naissance. A tous, il a demandé s'ils avaient le sentiment d'être heureux. Or 44% des vrais jumeaux ont développé une idée similaire du bonheur, contre 8% seulement des faux jumeaux. D'où cette conclusion de David Lykken: le caractère héréditaire "du sentiment subjectif de bien-être" se situerait aux alentours de 50%, alors que le niveau de revenus, la situation maritale et la religion n'interviendraient, au total, que pour 10%.
Si le capital génétique intervient à 50%, que reste-t-il alors du libre arbitre? Tout d'abord, ce n'est pas parce qu'une caractéristique est héréditaire qu'elle se transmet à l'identique. Ensuite, David Lykken a étudié non pas le fait d'être heureux, mais l'aptitude à l'être, ce qui n'est pas exactement la même chose. Enfin, 40% du sentiment de bien-être reste lié aux traits de personnalité (sociabilité, extraversion...) et, surtout, à la façon dont chacun réagit face aux événements de la vie.
Pour d'autres scientifiques, la différence se ferait plutôt dans la capacité, propre à tout individu, de secréter un neurotransmetteur, la sérotonine, sorte d'antidépresseur naturel. Or 20% de la population possède une forme "courte" du gène qui permet de transporter cette substance: ces 20% seraient, en quelque sorte, plus vulnérables à la décompensation, donc à la dépression. Une piste de recherche intéressante, là encore. Mais qui néglige un fait : le bonheur, notion fugace et profondément humaine, ne peut se réduire à l'idée de plaisir ni à une simple approche chimique. Et c'est pour cette raison qu'on ne parviendra jamais à mettre au point un médicament qui rende heureux.
Qu'est-ce qui nous rend heureux ?
Jamais on n'a tant parlé du bonheur, signe d'une époque où chacun croit pouvoir choisir sa vie. Mais sa recette ne se trouve pas forcément dans les best-sellers dont raffolent les Français. Entre appétits consuméristes et quête de l'essentiel, ils tracent leur route. Nouvelles pistes.
C'est loin, la Papouasie. On y vit, on y meurt, on y est heureux, aussi. Monique Jeudy-Ballini voulait savoir quelle idée les Sulka, une tribu locale, se faisaient de la félicité. Alors que cette ethnologue bûchait sur le terrain, un séisme, redoublé d'un orage violent, secoua la région. La chercheuse en fut toute retournée. Pas les villageois, qui rirent de bon coeur en voyant sa mine décomposée, sans donner plus d'explications. Car "si aucun interdit ou règle de bienséance ne dissuade un Sulka de donner libre cours à ses émotions, il est en revanche malvenu de lui demander ce qui les a suscitées", décode Monique Jeudy-Ballini dans le livre collectif Ethnologie des gens heureux (éditions de la Maison des sciences de l'homme). On l'aura compris: la chercheuse est rentrée chez elle sans avoir trouvé de réponse à sa question.
Le bonheur fait un malheur! Dans les films, les livres, les doctes travaux des économistes, il n'est plus question que de lui; lubie joyeuse d'une époque qui l'est beaucoup moins. Le 10 novembre, Nicolas Sarkozy salue la contribution de Dany Boon au "bonheur national brut" au moment d'épingler sur le veston du réalisateur de Bienvenue chez les Ch'tis l'insigne de chevalier de la Légion d'honneur. Deux mois auparavant, le Prix Nobel Joseph Stiglitz livre au même Nicolas Sarkozy un rapport prônant l'introduction de critères de bonheur -le salaire, l'accès aux soins, la scolarité des enfants...- dans le calcul de la richesse nationale. Dans les librairies, c'est tout bonnement l'extase: le Britannique Mark Kingwell nous invite A la poursuite du bonheur (Bayard) ; Matthieu Ricard lance un Plaidoyer pour le bonheur (Nil Editions). Nous baignons en pleine Euphorie perpétuelle (Seuil), ironise le philosophe Pascal Bruckner.
"Etre heureux" est devenu le mantra du siècle, l'impératif catégorique d'une époque libérée des camisoles religieuse et bourgeoise. Voyez ces Français que l'on disait râleurs, maussades, enclins à noircir le tableau: en novembre 2008, quand la débâcle financière écrasait encore sous sa semelle les quidams laborieux, ils étaient 75 % à déclarer mener la vie de leurs rêves (sondage CSA pour Le Parisien). Depuis plus de vingt ans, une équipe de sociologues sonde Les Valeurs des Français (Armand Colin). Leur constat? Nos compatriotes sont de plus en plus satisfaits de leur sort. En 1981, seulement 19% d'entre eux se disaient "très heureux". Au printemps 2008, ils étaient 34%.
Etrange? Pas tant que cela. "Nous sommes optimistes pour nous-mêmes et pessimistes pour l'ensemble de la société, analyse Pierre Bréchon, codirecteur de l'enquête. Les Français ont moins de moyens qu'avant, mais ils se sont aménagés leur petit monde et ont le sentiment d'avoir une vie riche, avec leur réseau de proches." David Louis, par exemple. Ce garçon de 27 ans avec femme et bébé aurait bien "du mal à s'imaginer plus heureux" qu'il ne l'est déjà, assure-t-il. Il vient de monter sa société d'infographie dans les Vosges. Il a repris une association sportive dans sa ville. Bref, il a, dit-il, une vie bien "occupée".
Etre heureux, c'est savoir que s'ouvre l'espace de tous les possibles
Qu'est-ce qui nous rend heureux? Abyssale question philosophique, dont la réponse est toujours un peu le reflet de l'époque à laquelle on la pose. Pour les Anciens, la clé résidait dans une vie bonne et vertueuse, à l'unisson du cosmos. Le christianisme fit de la béatitude un mets de choix à déguster ad patrem. La Révolution ramena le paradis sur terre, associant la félicité individuelle à l'idéal politique de liberté et d'égalité. Pour les libertins du xviiie siècle, elle devint synonyme de délices et d'ivresse. Les esprits forts du xixe siècle la brandirent comme un droit à arracher aux griffes des Eglises, des partis et des institutions... Puis vint la Seconde Guerre mondiale.
"La question du bonheur telle que nous la concevons aujourd'hui, d'un point de vue personnel, est apparue dans les années 1950, rappelle Pascal Bruckner, qui vient de publier Le Paradoxe amoureux (Seuil). Elle est liée aux progrès de l'individualisme et à la mutation du capitalisme, qui a fait de nos pulsions, et non plus du travail, le moteur de la croissance." Passons sur l'hédonisme sauvage des années hippies et sur son fameux "Jouir sans entraves". A l'orée du troisième millénaire, nous voici rendus au "devoir de béatitude": chacun est tenu d'être heureux, puisque nous avons désormais le choix. Le choix de tracer notre chemin, de quitter un conjoint qu'on n'aime plus pour reformer une famille ailleurs, de plaquer un boulot éreintant pour aller vivre aux champs. Enivrante richesse qui pèse toutefois comme un vêtement trop lourd si l'aventure échoue. Etre heureux aujourd'hui, c'est savoir que s'ouvre devant nous l'espace de tous les possibles, comme dirait Michel Houellebecq, oracle de la postmodernité. Saïda l'a compris ce jour d'hiver où elle s'est endormie au volant. Une seconde de plus, et elle y laissait sa peau. La jeune femme s'est dit qu'il fallait qu'elle "arrête de courir". Elle ne travaille plus. Elève son fils de dix mois. Et ne s'en laisse plus conter, ni par sa mère, ni par personne. "Tout le monde me demande : est-ce que ton bébé fait ses nuits ? Non, c'est la foire, et alors? Je suis contente, il a son caractère!" En fille des années 2010, elle a décidé: "Je vis comme je veux, à la campagne, selon un modèle qui me correspond."
Touver une autre forme de richesse
Dans l'enquête sur les valeurs des Français, le sentiment de maîtriser sa vie arrive en deuxième position dans les conditions du bonheur, juste après la santé. Et tant pis si cette exquise liberté tient, pour partie, du jeu de dupes. "Nous sommes dans le volontarisme absolu, sur le mode du "si tu veux, tu peux", selon le modèle américain, tempête la philosophe Michela Marzano, auteure de La Condition humaine (PUF). Mais rien n'est plus faux: on ne choisit pas sa famille, son patrimoine génétique... Nous ne pouvons pas surmonter tous nos obstacles intérieurs. Il existe des failles en chacun de nous, c'est le propre de notre condition." L'erreur actuelle, selon la philosophe, consistant à déplacer "la question du bonheur du pourquoi au comment, en parlant des outils, et non plus du sens". Mais on n'arrête pas aussi facilement un bolide lancé à plein régime. Dans la course à l'épanouissement, il faut vivre, rester beau et bien portant aussi longtemps que possible, ce qui implique de s'auto-réparer sans cesse, à coups de bistouri et d'adjuvants chimiques, chacun étant à lui-même "sa petite entreprise", selon le mot de Pascal Bruckner. Il faut courir le monde pendant ses RTT et goûter à tous les délices, ce qui requiert un salaire à la hauteur. Il faut briller au travail, ce qui exige de décrocher un poste trois étoiles et de tenir le rythme. Il faut posséder pour exister, au risque de mêler dans son élan l'être et l'avoir. Dangereuse équation. Sylvie, 48 ans, mère de famille au train de vie confortable, assume. Elle a même établi une liste de toutes les activités qu'elle compte faire avant de quitter cette terre. "Apprécier les belles voitures, les escapades dans les palaces, pour moi, c'est un peu "tutoyer les anges"", explique cette hédoniste du sud de la France. L'existence est courte, il faut la vivre intensément."
Livres: succès à revendre
Du désormais incontournable L'homme qui voulait être heureux, de Laurent Gounelle (Anne Carrière), au Cahier d'exercices pour être heureux (ESF), en passant par les recettes de La Cuisine porte-bonheur (First)... Quelque 200 ouvrages sont parus cette année sur le thème de la félicité : Et nous qui pensions qu'il suffisait de regarder Chantons sous la pluie pour atteindre la plénitude... "On trouve du bon et du mauvais. Tout le monde ne s'appelle pas Matthieu Ricard, David Servan-Schreiber ou Jacques Salomé", reconnaît Jean-Claude Dubost, PDG d'Univers Poche. Très populaire dans les pays anglo-saxons, où, cinquante-quatre ans après sa mort, Dale Carnegie hante encore les listes de best-sellers, la psychologie positive s'impose peu à peu au pays de la Raison. Le succès de Guérir est passé par là, tout comme la crise : entre janvier et septembre, les ventes dans ce secteur ont ainsi augmenté de 4,7%. De quoi énerver Robert Ebguy, auteur d'un virulent Je hais le développement personnel! (Eyrolles): "Le coaching, sous des dehors humanistes, fait son beurre sur la misère existentielle!" s'insurge le sociologue. Par bonheur, les âmes plus sombres peuvent se tourner vers la fiction... à condition de bien choisir: A quand les bonnes nouvelles?, de Kate Atkinson, Le Club des incorrigibles optimistes, de Jean-Michel Guenassia, ou encore Pourquoi le ciel est bleu, de Christian Signol, ont tous fait l'objet d'une parution en 2009...
Une autre voie se dessine, pourtant. Un sentier aux dires de ses adeptes beaucoup plus lumineux, tracé par la crise et la conscience des enjeux écologiques. Ceux qui l'empruntent sont du genre à garder leur vieille télé qui marche encore plutôt que de se jeter sur le dernier écran plat. Ils chérissent les petits bonheurs -un café en terrasse, un bon bain chaud. Ils passent au troc, à la récup, au "faire soi-même" et aux cours de cuisine- de plus en plus tendance. Ils prêchent la lenteur, s'aménagent des pauses dans le tourbillon de la vie moderne pour accueillir l'imprévu et les émerveillements qui vont avec. Ils disent "naturel, authenticité, retour à l'essentiel", là où d'autres trompettent "Rolex" et carpe diem consumériste. "J'ai tenté de chasser de ma vie tout ce qui pouvait être mangeur de temps, explique Baronette, une internaute bibliothécaire de 35 ans. J'ai choisi de ne pas avoir de téléphone portable, j'ai perdu le réflexe d'allumer la télévision sans raison et je fais le vide dans ma maison pour passer moins de temps à ranger. L'abondance ne laisse pas de place au bonheur, affirme-t-elle. Si vous achetez des pommes en toutes saisons parce que votre supermarché en propose, vous passerez à côté du plaisir que l'on éprouve en croquant la première pomme de l'année." Simplissime, mais exigeant. "Si chacun ne consommait que ce dont il a vraiment besoin, s'il ne cherchait pas ailleurs ce qu'il a chez lui, il serait plus autonome et plus heureux, renchérit l'essayiste Dominique Loreau, auteure heureuse de L'Art de la simplicité (Robert Laffont) et de L'Art de l'essentiel (Flammarion). Cela suppose d'avoir d'autres formes de richesse intérieure, qui ne s'achètent pas avec une carte de crédit." Epicure, qui distinguait les délices superflus des plaisirs nécessaires -les seuls à ne pas nous laisser pantelants de frustration, répétait le philosophe- n'aurait pas dit mieux. Serait-ce la grande revanche de la sagesse à l'ancienne? Les penseurs de l'Antiquité, adeptes de la "juste mesure" -la "mediocritas"- ne désavoueraient pas les militants de la simplicité volontaire. S'ils forment une avant-garde encore minoritaire, ces pénitents hédonistes font des émules. D'après un sondage Ifop de février 2009, 68 % des Français trouvent les produits qu'on leur propose "trop sophistiqués". La voiture connaît un désamour cuisant, trop coûteuse, polluante, source d'embouteillages. Les supermarchés mastodontes laissent la place aux supérettes de quartier. "On note un "désenchantement individuel", estime Philippe Moati, directeur de recherche au Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie (Crédoc). Les gens découvrent que l'augmentation de la consommation n'entraîne pas un accroissement du bien-être. Ils se posent plus souvent la question: "Ai-je vraiment besoin de ce produit?" J'ignore si cette "consommation maigre" se maintiendra, mais, lorsqu'on a compris que l'on peut consommer autrement, on ne revient pas forcément en arrière." D'après une enquête publiée en juillet dernier sur le site Influencia, de fait, la moitié des Français pensent que leur façon d'acheter ne sera plus jamais la même qu'avant la crise.
Se reconnecter avec soi-même
Il y a trente-cinq ans, le Parisien Patrick Baronnet plaquait tout pour créer "l'éco-centre", une maison pilote en Loire-Atlantique, entièrement construite avec des matériaux naturels. "Ici, dit ce pionnier écolo, on vit autrement, on n'est pas dans le plaisir permanent, mais dans la joie, donc dans la satisfaction profonde." Depuis 1997, 60 000 personnes sont venues voir sa chaumière-ovni. Des anonymes, des hauts fonctionnaires, des ministres. "Avec la crise, les visiteurs sont de plus en plus nombreux, constate Patrick Baronnet. Ils arrivent en posant des questions techniques, comme le diamètre du tube de cuivre dans le chauffe-eau solaire, et ils repartent avec des questions existentielles." De retour dans leur enfer pollué, ces égarés pourront toujours lire L'homme qui voulait être heureux (Anne Carrière, 100 000 exemplaires vendus). L'auteur, Laurent Gounelle, est ce qui se fait de mieux, cette année, en matière de coach littéraire. "Nos complexes sont des créations de l'esprit, assure cet ancien financier. Comprendre cela ouvre de nombreuses possibilités.". Version pour grands de Kirikou l'Africain et de son sage à barbichette, le roman dépeint joliment le parcours spirituel d'un enseignant guidé vers la zénitude par son maître balinais. Se reconnecter avec soi-même, être en accord avec ses valeurs: la leçon, très bouddhiste, est dans la note de l'époque. Encore faut-il savoir qui l'on est et ce que l'on veut. Et ça, aucun livre ne vous le dira.
Le bonheur selon le philosophe Alain
Selon le philosophe Alain, apprécier pleinement le bonheur est une question d'action et de savoir vivre.
C'est un best-seller. Un ouvrage qui a fait le tour du monde et qui, plus de 80 ans après sa parution, demeure une référence. Avec ses Propos sur le bonheur, Alain (de son vrai nom Emile Chartier) a signé en 1925 un recueil aux allures de méthode de coaching.
Simple, pragmatique, et rehaussé, analyse le chercheur Thierry Leterre[1], d'une pointe de "cynisme amusé" qui concourt à son charme. Au coeur de la pensée du philosophe, il y a l'idée que vivre, c'est déjà être heureux. "Comme la fraise a goût de fraise, ainsi la vie a goût de bonheur", écrivait-il joliment. Mais pour pouvoir l'apprécier pleinement, il faut une certaine dose de "savoir-vivre", explique Thierry Leterre: "Pour Alain, le bonheur ne dépend pas de ce que l'on a mais de ce que l'on fait, de notre capacité à agir. Le bonheur est une façon de faire." Jardiner, cuisiner, écrire, peindre, jouer au football : peu importe l'activité tant qu'on est en harmonie avec soi-même. "Tout bonheur est poésie essentiellement, et poésie veut dire action ; l'on n'aime guère un bonheur qui vous tombe ; on veut l'avoir fait. L'enfant se moque de nos jardins, et il se fait un beau jardin, avec des tas de sable et des brins de paille. Imaginez-vous un collectionneur qui n'aurait pas fait sa collection?", ajoute Alain qui, en ce sens, apparaît comme un précurseur involontaire et paradoxal – il détestait cette discipline – de la psychologie positive .
Et lui, était-il heureux ? "Il a toujours essayé de l'être, pointe Thierry Leterre. Avant la première guerre mondiale, c'était un homme jeune, grand séducteur. Quand il rentre du front, il est choqué, il a les cheveux blancs, le pied broyé. Mais il ne renonce pas pour autant au bonheur. D'ailleurs, il se marie en 1945 et sera très heureux jusqu'à sa mort, en 1951." Fidèle à ses préceptes. Car, disait-il, "il est bien vrai que nous devons penser au bonheur d'autrui ; mais on ne dit pas assez que ce que nous pouvons faire de mieux pour ceux qui nous aiment, c'est encore d'être heureux."
[1] Auteur de la biographie Alain, le premier intellectuel (Stock) et doyen du centre européen de la Miami University
Votre sourire, s'il vous plaît!
Militer pour le bonheur est devenu la nouvelle cause à la mode. Partout dans le monde, d'illustres inconnus se battent pour donner le sourire à leurs concitoyens.
Catwoman, Wonderwoman... Aux Etats-Unis et en Europe (ici, à Milan),
des justiciers masqués sillonnent les rues pour éradiquer pauvreté, violence, et sabots bloquant les voitures...
Depuis l'hiver dernier, armé d'un mégaphone, un contrôleur original sollicite chaque matin le sourire de centaines de passagers du métro et du RER parisien. Certains versent leur obole en soulevant une paupière, d'autres continuent de roupiller en rêvant de poinçonner le bec de ce trop gai compagnon de voyage. Emmanuel Arno, la quarantaine, une barbe à la d'Artagnan et une casquette de Gavroche, harangue les voyageurs: "Je ne veux pas entendre: "Désolé, je n'ai rien!" Quand on a le sourire, on a déjà tout !" Plus showman que mendigot, cet ancien journaliste au chômage récolte une quarantaine d'euros par jour. Il a créé son blog. "Je suis un ardent optimiste, dit-il. Je n'avais pas envie de jouer sur le misérabilisme pour attendrir les gens."
Ce joyeux drille du métro n'est pas le seul à pratiquer le "happening" hédoniste. Ici, un collectif milite activement pour l'organisation d'une "Journée officielle du bonheur" (près de 7 000 signataires à ce jour); là, un "Institut bonheur" organise des soirées ouvertes aux seuls boute-en-train, dans lesquelles chaque sourire coincé se voit puni d'un gage. La devise de la maison ? "Vivre la réalité en décalé, pour éviter que le pessimisme ambiant ne nous submerge."
C'est bien l'intention des real-life superheroes. Inspirés d'une émission de télé-réalité américaine créée en 2006, ces citoyens masqués et déguisés patrouillent leurs villes afin d'éradiquer pauvreté, violence et autres méchants fléaux de la surface de la terre, ou du moins de ses trottoirs. Les abdominaux sont en option -facultative, à voir les photos de nos Superman en Lycra- mais le costume obligatoire. Officialisé par le sérieux World Superhero Registry, le mouvement s'étend hors des frontières des Etats-Unis à la vitesse d'une batmobile: après Captain Ozone, Terrifica ou Zetaman, Entomo brave la Mafia à Naples, tandis qu'Angle Grinder Man se charge, à Londres, de délivrer les voitures promises à la fourrière, grâce à ses superpinces...
Le cocktail du bonheur
Existe-t-il un cocktail miracle pour être heureux?
La famille, le couple, le travail, l'argent... de nombreux éléments pèsent dans la balance du bonheur.
La santé
"Les neuf dixièmes de notre bonheur reposent sur la santé. Avec elle, tout devient source de plaisir", écrivait Schopenhauer. Condition sine qua none du bien-être, richesse sans laquelle il est difficile d'apprécier tout le reste, la santé s'affiche comme une valeur phare pour les Français: aux yeux d'un tiers d'entre eux, avoir "une meilleure santé" serait ainsi la garantie d'être plus heureux (sondage CSA/Le Parisien/Aujourd'hui en France de novembre 2008). Bonne nouvelle : la proportion de sondés à s'estimer biens portants est en augmentation (27% en 2008 contre 21% en 1981) tandis que le pourcentage de ceux qui se jugent mal en point stagne autour de 10%.
Le couple
Peut-on être heureux tout seul? Apparemment, non. L'isolement affectif est en effet un facteur de risque dans les épisodes dépressifs. Une enquête de la Drees (Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques) a montré que les personnes les moins exposées à la dépression sont celles qui vivent en couple et, a fortiori, celles qui sont mariées. Qui plus est, le risque se révèle entre 1,5 et 2,4 fois plus élevé pour un célibataire que pour une personne mariée. Un argument de plus en faveur des sites de rencontres?
La famille
Associée aux notions d'amour, de solidarité, de soutien et de sécurité, la famille est une valeur qui fait l'unanimité. Un sondage TNS Sofres de juin 2008 a prouvé que 43% des Français, elle est également synonyme de bonheur. Cette définition varie toutefois fortement selon l'âge de l'interviewé (34% des 15-24 ans et 48% des 35-49 ans) ainsi qu'en fonction de la région. Les Franciliens et les Picards sont bien en-dessous de la moyenne tandis que les Bas-Normands culminent à 53%. Dans le sud-ouest, la taille traditionnellement réduite des familles offre une piste d'explication. Quant aux véritables fanas de leur famille, ils sont à chercher du côté de la Franche-Comté.
Les amis
Chouchoutez votre entourage, il vous le rendra bien. Car la joie de vivre est contagieuse. Une étude américaine portant sur plus de 5000 personnes a montré que, lorsqu'un quelqu'un devient heureux, l'un de ses amis vivant à proximité a 25% de chance de l'être à son tour ; pour l'un de ses frères ou soeurs, la probabilité atteint 14% et pour le conjoint, 8%. La palme de "l'effet bonheur" revient au voisin de palier, puisque celui-ci a 34% de chance de connaître la béatitude. On parie que vous ne regarderez plus jamais vos voisins de la même façon.
Le travail
On ne sait pas si le travail, c'est réellement la santé, mais en tout cas, il contribue grandement à la félicité. Source d'épanouissement personnel et de sécurité, l'emploi est également vécu comme un plaisir pour 27% des Français (baromètre Accor Services-Ipsos de 2005). Au total, 40% des travailleurs hexagonaux se déclarent "souvent" heureux au travail. D'après une enquête d'août 2009 du site Monster France, seuls trois salariés interrogés sur dix quitteraient leur emploi pour partir en "vacances à durée indéterminée" s'ils gagnaient au Loto. C'est dire.
L'argent
Le célèbre proverbe a du plomb dans l'aile, surtout en France: selon une enquête européenne (Ifop, juin 2008), six Français sur dix déclarent manquer d'argent "pour être tout à fait heureux". Très loin devant l'amour, du temps libre, du travail et des amis. Pour booster son capital bonheur, mieux vaut toutefois consacrer cet argent aux autres. Des chercheurs américains ont interrogé des employés d'une entreprise de Boston, les questionnant sur leur niveau de bonheur un mois avant et quelques semaines après que chacun a reçu une prime d'intéressement. Verdict: ceux qui ont été généreux se sont avérés les plus heureux
Visite au maître de l'optimisme
Ses travaux font référence. Mais, dans son université californienne, Mihaly Csikszentmihalyi, père de la psychologie positive, ne joue pas les gourous. Rencontre -rare- avec l'un des plus réputés chercheurs du bonheur.
A une heure de Los Angeles, un soleil délicieux caresse la petite maison du bonheur, l'un des banals pavillons bleus de la Claremont Graduate University. Derrière la porte du Centre de recherche sur la qualité de la vie, une secrétaire surmenée vous accueille prestement, assise sous un panneau qui proclame: "Nous ne rions pas parce que nous sommes heureux, mais nous sommes heureux parce que nous rions."
Mihaly Csikszentmihalyi a donné naissance à la psychologie positive, une discipline pour être heureux.
Ici, dans le temple discret, besogneux et planétaire de la psychologie positive, le bonheur est une affaire sérieuse qui requiert un peu de bonne volonté: trente ans de recherches du cofondateur de la discipline, dont le nom n'a rien d'une sinécure, Mihaly Csikszentmihalyi. "Mike", pour ses pragmatiques collègues, a publié depuis 1975 près de 150 articles fondamentaux et une dizaine de best-sellers mondiaux, tous consacrés à ce sujet réjouissant : qu'est-ce qui rend les hommes heureux, épanouis et créatifs?
"Mieux que le mot bonheur, j'aurais dû écrire "contentement" ou "satisfaction" dans mes livres, car les gens croient pouvoir ensoleiller leur vie dès la fin du deuxième chapitre", confie ce scientifique révéré de 75 ans, en se voûtant un peu plus au-dessus des vallons de papiers de son bureau. Sous la broussaille des sourcils, on lit la crainte que le succès ne l'assimile, lui, sa barbe blanche et son large visage à la Hemingway, à un nouveau gourou du New Age, ou pis, aux bonimenteurs des manuels de self-help (développement personnel).
Le ponte y verrait un affront à son rêve américain. Né à Fiume, en Italie, d'un père consul de Hongrie devenu restaurateur à Rome puis bibliothécaire à Anvers après guerre, Mihaly est arrivé en 1956 à Chicago avec 1,25 dollar en poche, dans le seul espoir d'assouvir sa passion pour les études de psychologie. Un détail: ce prodige, qui maîtrise quatre langues, avait arrêté l'école à 14 ans, lassé du pesant latin grec des écoles italiennes. Aujourd'hui, il peut lire Tite-Live dans le texte, en son ranch tout proche visité par les coyotes des monts San Gabriel.
Un contentement simple
Cette victoire-là lui importerait plus que les succès de librairie de son premier livre grand public : Vivre. La psychologie du bonheur, vendu à 300 000 exemplaires dans les trois mois suivant sa sortie aux Etats-Unis, en 1990. L'ouvrage (48 000 exemplaires chez Robert Laffont) offrait moins de recettes qu'il ne tentait, à l'aide de centaines de témoignages, de répondre à une question : quelles sont les clefs du bien-être?
Le livre de Mihaly Csikszentmihalyi insiste sur le flow,
cette concentration euphorique qui a joué le rôle d'aiguillon du progrès.
Le confort matériel, l'accumulation des plaisirs ? Pas vraiment. Le contentement dont parle Csikszentmihalyi est aussi simple qu'universel : "C'est ce que ressentent le marin lorsque son visage est fouetté par les embruns, les parents lorsqu'ils reçoivent le premier sourire d'un bébé, le déporté des camps quand il trouve une croûte de pain." Mais l'individu - et c'est là tout son propos - peut aussi créer lui-même son propre contentement lorsqu'il s'investit totalement dans une tâche. Quand, plutôt que de se focaliser sur l'objectif ultime de son activité, il savoure naturellement, à son rythme et à sa mesure, chaque infime étape du processus.
A l'instar de Mihaly, alpiniste et joueur d'échecs chevronné, l'enfant devant son jeu, l'artiste ou le travailleur sur l'établi, le chirurgien en son bloc ont tous, un jour, vécu cet instant de grâce où "cela va tout seul". Les gestes, les raisonnements s'enchaînent en harmonie, les avanies quotidiennes refluent aux confins de la conscience, et le temps disparaît comme par magie.
C'est le flow, le flux, la fluidité, une concentration euphorique qui n'apparaît que sous certaines conditions : la tâche doit être réalisable mais pas trop facile, sous peine de générer l'ennui ; elle doit présenter un défi stimulant, sans trop dépasser les capacités de son auteur, ce qui provoquerait l'anxiété. Cette "expérience optimale" appartient, pour Csikszentmihalyi, aux archétypes humains. Le plaisir de manger contribue à notre survie, celui de la sexualité à notre reproduction ; le flow a joué, au temps des cavernes, le rôle d'aiguillon du progrès.
"Nos ancêtres partaient à la chasse de leur propre initiative, aucun patron ne les y obligeait, rappelle-t-il. De même, ils ignoraient la différence entre activité personnelle et professionnelle. Mais la société nous assigne aujourd'hui des rôles très définis, souvent inadaptés à nos goûts et à nos talents intrinsèques." Voila pourquoi le Centre de recherche sur la qualité de la vie appartient à l'école de management de l'université de Claremont, et pourquoi le septuagénaire humaniste bourlingue toujours d'un symposium à San Francisco à une mission auprès du maire de Séoul.
Décidément ce bonheur reste un mystère
L'universitaire consultant invoque autant les stoïciens, Bourdieu, Carl Jung, Hannah Arendt et Teilhard de Chardin que les caprices de son copain Alan Kay, l'inventeur de la souris d'ordinateur, qui a rejoint Apple parce que la petite firme acceptait de doter son bureau d'une douche, l'endroit le plus propice à ses coups de génie.
Sa psychologie positive s'attache moins à soigner les traumatismes qu'à développer les potentiels dans l'optimisme, sans occulter la douleur.
"J'ai voulu apprendre la psychologie pour rendre un ordre et un sens au chaos mental qui avait saisi les adultes pendant la guerre", rappelle ce Boris Cyrulnik à l'américaine. Le frère de Mihaly est mort adolescent, abattu par les Soviétiques en Hongrie. L'aîné a passé huit ans dans les mines de sel de Staline. A 10 ans, en 1944, Mihaly lui-même a été enfermé pendant sept mois avec son père, diplomate d'un pays ennemi, dans une prison de Rome remplie de dignitaires nazis déboussolés.
A 16 ans, il assiste à une conférence de Carl Jung
Trop paumé pour ouvrir un livre, l'enfant pensif a entrepris de battre tous ses codétenus adultes aux échecs et à la pétanque italienne. Son "flot" a repris son cours, lorsque, à l'âge de 16 ans, entre divers petits boulots - serveur, agent de voyage, assistant d'un correspondant du Monde, et même employé du Vatican - Mihaly s'est offert des vacances de ski à Zurich, où, faute de neige, il a assisté à une conférence sur... les soucoupes volantes, ou plutôt sur les hallucinations collectives qui saisissaient les Européens déphasés de l'après-guerre. L'orateur se nommait Carl Jung, père de la psychologie analytique. Une vocation se confirmait.
A 22 ans, il payait ses études à la prestigieuse université de Chicago, en travaillant de nuit comme comptable d'un hôtel. "Même dans ces conditions, je dois beaucoup à l'Amérique pour m'avoir ouvert des portes que l'Europe m'aurait à l'époque interdites", reconnaît-il. A la fac de Chicago, Mihaly a rencontré sa femme, Isabella, littéraire et immigrante polonaise, un temps internée à Dachau. Tous deux ont élevé deux enfants, Mark, 40 ans, prof à Harvard et l'un des meilleurs sinologues américains, et Christopher, 45 ans, chercheur renommé en intelligence artificielle au prestigieux MIT. Les deux fils, modèles de réussite, leur ont un jour confié leur plus grand regret : ne pas avoir connu, comme leurs parents, les défis formateurs de la guerre. "Je... J'en suis toujours sidéré, balbutie Mihaly. Moi qui ne pensais qu'à les protéger de tout cela. Décidément, ce bonheur reste un mystère."
Des gènes là où il y a du plaisir
D'après des chercheurs américains, le sentiment de bonheur serait lié au capital génétique.
Le sentiment de bien-être serait lié au capital génétique.
Le pessimisme est d'humeur, l'optimisme est de volonté", disait Alain. Le philosophe avait vu juste. Au début des années 1990, David Lykken, psychologue et généticien de l'université du Minnesota (Etats-Unis), s'est intéressé au devenir de faux jumeaux et de vrais jumeaux séparés à la naissance. A tous, il a demandé s'ils avaient le sentiment d'être heureux. Or 44% des vrais jumeaux ont développé une idée similaire du bonheur, contre 8% seulement des faux jumeaux. D'où cette conclusion de David Lykken: le caractère héréditaire "du sentiment subjectif de bien-être" se situerait aux alentours de 50%, alors que le niveau de revenus, la situation maritale et la religion n'interviendraient, au total, que pour 10%.
Si le capital génétique intervient à 50%, que reste-t-il alors du libre arbitre? Tout d'abord, ce n'est pas parce qu'une caractéristique est héréditaire qu'elle se transmet à l'identique. Ensuite, David Lykken a étudié non pas le fait d'être heureux, mais l'aptitude à l'être, ce qui n'est pas exactement la même chose. Enfin, 40% du sentiment de bien-être reste lié aux traits de personnalité (sociabilité, extraversion...) et, surtout, à la façon dont chacun réagit face aux événements de la vie.
Pour d'autres scientifiques, la différence se ferait plutôt dans la capacité, propre à tout individu, de secréter un neurotransmetteur, la sérotonine, sorte d'antidépresseur naturel. Or 20% de la population possède une forme "courte" du gène qui permet de transporter cette substance: ces 20% seraient, en quelque sorte, plus vulnérables à la décompensation, donc à la dépression. Une piste de recherche intéressante, là encore. Mais qui néglige un fait : le bonheur, notion fugace et profondément humaine, ne peut se réduire à l'idée de plaisir ni à une simple approche chimique. Et c'est pour cette raison qu'on ne parviendra jamais à mettre au point un médicament qui qui rende heureux.